QUELQUES EXTRAITS DE SUR LA POINTE DES MOTS :OUVREZ VITE(...) Le matin donc, comme les rois et les reines qui n'ont pas grand-chose à faire pour meubler leur matinée, après le petit déjeuner, je m'occupe moi aussi du courrier. Évidemment, les lieux ne sont pas aussi somptueux et le coupe-papier n'est pas en or massif, mais je m'installe dans mon bureau pour m'occuper du contenu de ma boîte aux lettres. Côté jardin, la pièce voisine de ce lieu de bonheur matinal jouit d'un plafond transparent que parcourent des tiges chargées de larges feuilles entrecoupées de lumière. Ce plafond amazonien qui filtre soleil et brouillard, où se posent les pas légers des pigeons, m'aide à survivre dans ma retraite d'émigrée, si loin de tant de choses. Sans mer ni soleil, j'entame ma journée en dessous du toit verdoyant en toute saison, brochures et catalogues à l'appui. Je vide la boîte aux lettres à l'aide d'une branche de forsythia, vu que la clé a suivi toutes les autres dans le Royaume des disparitions programmées. Mes chats m'ont appris à les détester, les clés ; je les oublie, les refuse, les perds : ces symboles de fermeture et d'exclusion, je n'en veux pas. Le contraste entre le royal plateau d'argent qui supporte le courrier et cette branche d'allégresse végétale, qui pouffe au nez de l'hiver dès février, est épatant. Toutes saisons confondues, elle fouille, elle coince, elle extrait, amusante prothèse de mes doigts ; c'est le côté ludique de l'opération. Côté poubelle disons corbeille à papier, pour faire plus raffiné , il y a d'autres anomalies : un artistique machin en fer forgé, léger et facile à déplacer, garde ouvert le sac écolo jaune, puits béant qui engouffre toutes les offres, plus exceptionnelles les unes que les autres et la considérable production de papier de la maison. Monsieur le Préfet Poubelle n'avait pas prévu cette variante quand il eut, en 1884, l'idée géniale de ramasser de façon uniforme les ordures de sa ville dans un conteneur qui portera à jamais son nom. Chacun le place où il peut, son nom ... (...) LE DROIT À L'ENVERS(...) Droit (adjectif) accolé au balai, droit (substantif) de l'individu, les mises à jour sont bien lentes à se concrétiser dans ces domaines où l'héritage de Napoléon et de la bande des juristes romains risque de s'éterniser. Son terrain d'application est trop vaste pour qu'on en reste au temps de la " Rupe Tarpea ". D'ailleurs, on ne trouve pas partout des rochers historiques comme celui-ci, dont l'utilisation entrerait aujourd'hui dans le domaine du discutable. Balancer des coupables du haut de son sommet, même modeste, ne serait plus admis dans nos États de droit, même si le risque d'y être soumis exercerait un pouvoir hautement dissuasif sur les humains.
L'erreur de l'avoir considéré comme une panacée depuis la nuit des temps a causé beaucoup de malheurs. Il n'est ni expéditif ni transparent, il adore s'entortiller dans sa pelote sans avoir le courage de recourir aux ciseaux pour trouver la sortie ; il mâche sans cesse son chewing-gum préféré : les mots. A-t-il pour autant réponse à tout ? (...) PHOTOCOPIE CULTURELLE OU CULTURE PHOTOCOPIÉE ?La photocopie, cette allégorie la plus moche d'un livre éclaté, s'envole à la moindre brise et flotte volontiers dans les courants d'air. Les chats, grands esthètes, raffolent de ces cerfs-volants qu'emporte le vent. Sans aucune chance d'assemblage rapide elle exclut la reliure artisanale, qui risque de démolir le tout , elle se voit bien au contraire vouée à la dispersion immédiate. On en arrive à se demander de quoi elle peut devenir support valable, cette chose en permanente lévitation, en perpétuelle instabilité dans sa périssable existence. Fragile, éphémère, salissante, elle ne supporte rien, malgré le rôle important qu'elle joue dans les secteurs avides de documents en plusieurs exemplaires. Je la déteste. Insérée dans une chemise transparente à n'importe quel titre, elle renvoie la froideur désagréable d'une peau de reptile glissant sous les doigts ou d'un emballage de jambon en tranches. Destinée à être égarée, mêlée à celles qui n'ont rien à voir avec elle, non identifiable au premier coup d'oeil, délaissée sans regret et sans joie retrouvée, elle est in-sup-por-ta-ble. (...) Peut-on aimer un livre ? Oui. Mais une photocopie ? Tâchez donc de lire les 280 pages d'un livre photocopié quid des droits d'auteur ? allongé n'importe où. Vous verrez ! S'il s'agit d'un roman policier, vous risquez de connaître votre assassin bien avant l'homicide perpétré ... (...) RIRE JUSQU'AUX LARMES PLEURER JUSQU'OÙ ?L'enfant afghan, sur la charrette, me hantait. Assis à l'arrière, il regardait la route qui l'emmenait nulle part, à travers un paysage dépouillé, privé à l'infini du soulagement d'un brin d'herbe, du réconfort d'une feuille venue mourir sur la poussière. Des bras l'entouraient pour le conduire en un endroit sans nom. Tout le reste, si réel sur l'écran télé, avait cédé la place à cet enfant, devenu pour moi le symbole vivant de l'Inexistant à la reconstruction impossible. Son visage pâle, sérieux, sans âge, était figé dans l'espace dénudé, terre brûlée sans l'avoir été vraiment, aspergée d'un défoliant mortel : l'indifférence. Accroupi, il émergeait de la colonne des hommes écrasés par les " événements ", et par le silence. Les mots n'existaient plus, couchés dans leur cercueil dès leur support pierre, papier, pancarte, tissu, peu importe. Il allait vers où, l'enfant muet ? Jusqu'où pourrait-il transporter son émouvante fragilité, effleuré du regard rapide d'un flash publicitaire, comme subliminal, qui aurait traversé l'écran ? La caméra l'avait rencontré par hasard le long de la colonne en marche et l'avait cadré, juste le temps de recevoir en échange son regard vide. Il me hantait parce que je sentais qu'aucune force au monde n'aurait pu lui arracher un sourire, un seul, et parce que je cherchais comment me faire pardonner de l'avoir regardé de loin, à l'abri de tout, dans ma compassion inutile. Je savais aussi qu'aucune puissance au monde ne tournerait les yeux vers cette minuscule goutte de désespoir concentré. Personne n'était prêt à payer un prix quelconque pour le sourire d'un enfant, de celui-là en particulier. (...) Si mes petits-enfants devaient perdre un jour leur rire et me regarder avec les yeux de l'enfant sur la charrette afghane, je me crois d'ores et déjà capable du pire, au nom des mots que j'ai appris pour accepter l'inacceptable. (...) |